C’est la crise…

Le cours du rire avait encore augmenté.

Dans la salle des marchés, les traders prirent leur tête dans leurs mains, abattus.

L’action revenait à un prix faramineux. Pour pouvoir rire, il fallait être riche.

Seulement, ceux qui achetaient les parts revendaient peu. Ils engrangeaient toujours plus de rire, encore et encore… Gardant tout, pour pouvoir le dépenser lors de l’occasion qui le mériterait le plus : lendemain d’enterrement, guerre etc.

Les occasions ne manqueraient pas, mieux valait attendre avant de tout flamber.

C’était la crise.

La deuxième de l’Histoire de l’Humanité, en considérant, bien sûr, que les dinosaures n’avaient aucun humour.

La bulle avait déjà éclaté, lors de la première Grande Crise, celle de 29. Ce jeudi là, tout le monde broyait du noir, cherchant à revendre ses parts en vitesse. Ils voulaient à tout prix se débarrasser de ce rire, devenu trop jaune.

Les pays du tiers-monde, pensant faire une affaire, rachetèrent tout d’un coup. La spéculation leur serait forcément favorable un jour… Il prévoyaient déjà de facturer rictus, moue, voire même ironie au prix fort… Sans parler des éclats de rire qui seraient alors inaccessibles. Le pétrole, à côté, ne vaudrait plus rien, pensaient les experts des contrées les plus dévastées économiquement. « Si le rire ne fait pas avancer les voitures, il fait avancer les esprits… l’Occident s’en rendra bien compte un jour », avaient-ils conclu lors de leur G Vain, en se frottant les mains.

Après ce rachat, les conséquences furent catastrophiques. La population mourrait de rire par millions. Partout dans les rues, les cadavres s’empilaient, encore convulsés de gloussements nerveux. « Que ce soit de faim ou de rire, il fallait bien qu’ils meurent un jour », pensèrent les pays développés, qui eux, pour le coup, manquaient terriblement d’humour puisqu’ils avaient tout revendu.

Le rire se révéla être un très mauvais investissement, un danger public dont plus personne ne voulait.

Mais en laissant tout le capital humoristique dans ces réserves à main-d’œuvre, un terrible fléau guettait les riches. Bientôt, il n’y aurait plus de travailleurs dans les usines asiatiques pour fabriquer jouets, machines à laver, déco de Noël et embouts d’aspirateurs. À force de glousser pour un rien, les chaînes de production étaient considérablement ralenties et les employés tombaient un à un, se tordant de rire à terre. Il fallait agir, mais surtout vite.

Les riches reprirent tout. Pour éviter une nouvelle dérégulation du marché, les impôts s’étaient durcis. Bien sûr, certaines professions étaient exempts de toute taxe : clowns, humoristes, comédiens, politiques… Raison professionnelle oblige, il fallait bien faire marcher le pays. Pour les autres, chaque sourire était délivré au compte goutte pour éviter les excès, et facturé pour renflouer les caisses. Et attention aux réfractaires, ceux qui revendaient tout en gros au marché noir. Les sanctions étaient terriblement élevées…Et la peine de mort encore de mise. C’est d’ailleurs cette époque qu’il y eut les mises à mort les plus drôles.

C’est depuis ce temps que les plus hauts placés ont commencé à accumuler jalousement cette nouvelle richesse, payant à coup de pot-de-vin pour en avoir toujours plus que la limite autorisée. Tout ce qui est rare est cher. Et tout le monde faisait la gueule.

 

Dans la salle des marchés, les traders prirent leur tête dans leurs mains, abattus. Si seulement les pays pauvres pouvaient leur venir en aide, comme la dernière fois…

 

 

Mais cette crise là ne dura pas. Les gens n’étaient pas dupes, ils voulaient récupérer leurs rires et ne plus payer pour ça. La Bourse fut assaillie. Enfermer le rire dans des coffres-forts n’était plus vivable. Sans éclats, sans fous rires, sans sourires, ils ne voyaient plus de sens à la vie. Tout leur paraissait effroyablement triste. Et quitte à choisir, ils préféraient encore l’ironie à l’ironie du sort. Cette fois, ils avaient compris ; le rire devait être utilisé à bon escient et réparti de manière équitable pour être parfaitement inoffensif.

Depuis ce soulèvement, rire n’est plus réglementé. Une seule zone n’a pas signé le traité de libre-échange, de peur qu’il ne redevienne incontrôlable comme il le fut autrefois. Un périmètre devenu lugubre et austère pour la sauvegarde de ses habitants : les métros parisiens. La taxe reste de mise, les contrôles sont toujours plus fréquents. Sourire est interdit. La loi, c’est la loi.

 

Crédit photo : Photo by Blaise Vonlanthen on Unsplash

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