Fast Fashion, je t’aime, je te quitte

En avril 2019, j’ai décidé d’arrêter.

Non, pas l’alcool, ni le chocolat ou encore moins les blagues débiles, mais la fast fashion. Et si cette phrase peut sembler échappée des Alcooliques Anonymes, on en est bien là : la fast fashion rend accro… et sans gueule de bois le lendemain (sauf pour le compte en banque). Elle nous pousse à devenir de vrais boulimiques du vêtement, à acheter toujours plus, à tout recracher dans des conteneurs jusqu’à la prochaine razzia en magasin ou sur le net, jusqu’à l’écœurement.

Cette décision, je ne l’ai pas prise du jour au lendemain, et je sais que je craquerai sûrement encore pour une paire de boots, une robe à fleurs ou un top fluide chez nos amis Zara, Mango, H&M ou autres. Et si ces considérations autour de la mode, si tous ces récits de modeuses fan de fast-fashion repenties peuvent paraître superficielles, elles sont selon moi bien plus profondes qu’elles n’y paraissent.

Le vêtement est loin d’être futile, c’est sans doute pourquoi la mode est devenue la deuxième industrie la plus polluante au monde. Pour reprendre l’expression d’Orsola de Castro¹ que je trouve particulièrement belle : les vêtements « sont la peau que nous choisissons ». Car le vêtement est bavard, il en dit beaucoup sur nous. Il nous aide à révéler, jouer, tricher, revendiquer. Il nous fascine. De simples bouts de tissus, peut-être, mais qui possèdent un pouvoir particulier. L’émancipation féminine, par exemple, s’est aussi faite par le vêtement… Le pantalon a longtemps été réservé aux hommes voire même interdit aux femmes. L’ordonnance du 7 novembre 1800 de la Préfecture de police de Paris interdit le « travestissement des femmes », précisant que « toute femme, désirant s’habiller en homme, devra se présenter à la Préfecture de Police pour en obtenir l’autorisation. » (une loi abrogée de manière implicite seulement en… 2013 !) Porter le pantalon est donc loin d’être un acte anodin. Il faudra attendre les années 60 pour qu’il se démocratise et se banalise. Le bikini, la mini-jupe ou encore le smoking d’Yves Saint Laurent ont tous été des symboles de liberté, des moyens pour les femmes de revendiquer leur indépendance.  

Le problème, c’est qu’aujourd’hui, sur les 100 milliards de vêtements achetés chaque année dans le monde², la plupart proviennent de la fast fashion. Ces vêtements qui nous ont permis de revendiquer plus d’égalité sont imprégnés de souffrances. Ils brident la liberté de celles et ceux qui les fabriquent au simple nom du profit, sans parler des conséquences catastrophiques sur l’environnement…

Cet article est né de mon besoin de partager ce changement, mes réflexions autour de la fast fashion et mes premiers pas vers une mode plus responsable. Le but, échanger au maximum avec toutes celles et ceux qui sont converti·e·s depuis des mois ou des années à la mode « propre » pour avoir des conseils, ou accompagner celles et ceux qui se posent encore des questions pour avancer pas à pas ensemble.

Sur ce plein d’amour et de bonnes résolutions, ACTION : Fast Fashion acte 1, scène 1/ Tu te fous de notre gueule, mais tu n’es pas la seule…

Les œillères c’est tendance

Dire que je n’avais absolument pas conscience des coulisses de la fast fashion serait un brin hypocrite. Bien sûr, je savais que ces bottines trop canon ou que ce haut à tomber n’étaient pas faits avec amour par de petits artisans dans le Larzac. Mais c’est tellement plus facile de ne pas trop y penser, parce que c’est la fin du mois, parce que pas le bon moment, parce que pas de temps pour trouver des alternatives, parce que quand même cette petite robe Zara c’est EXACTEMENT ce qu’il me manque dans ma vie… Et puis, je me sentais tout simplement impuissante. À notre échelle minuscule, on pense que revoir nos habitudes de consommation ne changera pas grand-chose… alors autant se faire plaisir. Et tant qu’on ne voit pas, ça existe un peu moins, non ? Surtout que

« 10 robes à acheter absolument ! », « Attention, après il sera trop tard », « Comment être tendance pour la rentrée ? »

Alors oui, c’est vrai, comme on l’entend souvent, l’acte d’achat est un acte politique. Et c’est en refusant d’alimenter un système dont on ne veut plus qu’il pourra vraiment se remettre en question. MAIS. J’aimerais ici poser un grand MAIS. Il ne serait pas juste non plus de se flageller « je suis un monstre » tout en s’essuyant les larmes sur le coin de notre chemise Bershka. Parce que ces enseignes et notre système consumériste nous ont patiemment, insidieusement conditionnés pour nous pousser à penser le vêtement ainsi : un kleenex qu’il faut renouveler constamment. Nous n’avons tout simplement pas conscience du vrai prix d’un vêtement parce que nous avons grandi au milieu des t-shirts à 5€, des jeans à 20€, dans une société nous poussant encore et encore à la consommation. Un haut à plus de 10€ nous apparaît ainsi naturellement comme étant trop cher. Il nous faut donc réapprendre, rebooter tout ce qu’on nous a instillé au fil des années de manière plus ou moins consciente.   

« La reine du shopping, ce sera toi »

À travers les pubs, les films, les dessins animés, les émissions télé, les magazines féminins, on en bouffe des messages subliminaux depuis l’enfance.

À mon époque, les années 90 (ouh le coup de vieux !), la mode était plutôt « réservée » aux filles. On nous ciblait à coup de « Dessinons la mode », de Barbie à habiller et rhabiller et de messages comme « le shopping c’est trop cool à faire entre fiiiillesss ». À la question « comment faire pour qu’il m’aime ? » ou « comment avoir une vie meilleure ? » on nous proposait un « change de fringues et souris ». De Cendrillon à Le Diable s’habille en Prada en passant par Pretty Woman, Grease, etc. Renouveler entièrement sa garde-robe apparaît comme étant le moyen le plus efficace de se faire enfin accepter. L’habit fait bien le moine, nous susurre-t-ont à l’oreille… Et je ne rejette pas tout en bloc, j’ai adoré voir la Sandy de Grease se transformer en vraie badass à coup de perfecto et de legging ultra-moulant ou passer des heures à essayer d’enfiler les meilleurs escarpins à mes poupées. Ce que je veux dire ici, c’est que dans nos jouets, à la télé, partout, le vêtement est considéré comme éphémère, à renouveler constamment. En changer régulièrement, c’est prendre soin de soi, parce « qu’on le vaut bien »…

Instagram, participe aussi à sa manière à cette boulimie du vêtement. Pour créer de nouveaux contenus ou pour se différencier, il faut de nouveaux looks en permanence (en tout cas pour les influenceuses mode). Cette course aux nouvelles tenues embrase forcément leurs followers, poussant à la consommation. Cependant, Instagram a aussi amené et renforcé un courant plus responsable, grâce à de nouveaux comptes encourageants la seconde main ou en apportant de la visibilité à des marques éco-responsables, qui, faute de budget pour la communication, n’auraient jamais pu se faire connaître sans ce réseau social.

Quand on vit en ville, les boutiques de fast fashion nous font de l’œil à chaque coin de rue, facilitant et banalisant l’acte d’achat. Les sites internet prennent le relais pour nous permettre d’acheter quand tout est fermé et proposent des collections uniquement shoppables sur le web. Les soldes, qui servaient à la base à écouler les invendus, ont fini par avoir lieu toute l’année, devenant un levier d’achat et non plus une façon d’éviter le gaspi. Et pour s’assurer qu’on a bien compris le message, les newsletters s’accumulent, suppliantes « Alors Clara, ça fait longtemps qu’on ne t’a pas vu », « Clara, il ne faut pas que tu loupes cette offre ! », « Clara, demain, il sera trop tard », « Clara, c’est LE moment de se faire plaisir ». Bref, fermer les yeux sur la manière dont sont conçus nos vêtements devient facile dès lors qu’on nous a conditionné à remplacer régulièrement notre garde-robe, et que la fast fashion fait partie intégrante de notre paysage.

Les véritables conditions de fabrication de la fast fashion, on nous les a (évidemment) longtemps cachées. Si nous sommes aujourd’hui plus conscients, ces habitudes ont eu le temps de s’ancrer solidement, d’autant que trouver des alternatives demande du temps pour se renseigner et de l’argent pour pouvoir payer le prix juste. C’est pour cette raison qu’il est important d’être indulgent avec soi, et d’essayer d’agir à son niveau.

T’es tendance ou t’es pas tendance ?!

Le rythme effréné des tendances nous pousse aussi bien sûr à la consommation. Une tendance est éphémère, une tendance nous fait croire qu’il est urgent d’acheter, une tendance nous amène à penser qu’en l’adoptant, on se démarque. Alors que globalement, c’est souvent les mêmes qui reviennent. Et si tout le monde l’adopte, pourra-t-on réellement sortir du lot ?

J’ai aussi participé à la promotion de ces modes éphémères et de ces marques pas vraiment éco-responsables quand j’étais journaliste sur le site de Marie France. J’en ai pondu des articles au titre racoleur « 10 tendances mode qu’il faut absolument porter cette saison ! ». Avant d’être fatiguée par ce système et par son manque de sens.

The goodgoods a d’ailleurs sorti un article très intéressant à ce sujet C’est pas tendance (Et on s’en tape complètement), soulevant plusieurs notions importantes :

  • Les tendances nous poussent à la surconsommation, ce qui est non seulement mauvais pour l’environnement mais aussi pour nous. Les tendances nous glissent entre les doigts… à peine ce dernier sac à la mode acheté, on nous fait comprendre qu’il faut déjà en changer, entraînant frustration et stress.
  • C’est une autre bonne raison pour ne pas concevoir des vêtements durables : à quoi ça sert s’il sera has been dans 6 mois ?
  • Les tendances nous uniformisent. L’article écrit cette phrase que je trouve très intéressante : « Ne soyez pas dans les tendances mais décidez de ce que vous êtes, de ce que voulez exprimer par ce que vous portez et de la façon dont vous vivez. » 

Le premier jour du reste de ma vie 

Maintenant que mon article ressemble plus à un mémoire qu’à un article, je peux enfin expliquer le moment où tout à basculé pour moi… Tindiiiindiiiin :

Et bien un jour, j’ai eu la gastro. Et ça a tout changé. Oui.

Pas de boulot ce jour-là, donc, mais la ferme intention de rester collée devant une série jusqu’à me faire aspirer par mon canapé. Et puis finalement, à force de zapper sur Netflix, je suis tombée sur un documentaire : The True Cost³. Un docu qui agit un peu comme un médoc contre la fast fashion, puisque de nombreuses personnes ayant revu leur manière de consommer la mode l’ont fait justement après l’avoir visionné. Il explique très clairement à quel point le système est soigneusement gangrené, de la graine de coton jusqu’au produit final. Plus possible de fermer les yeux. Si je me doutais bien de certaines choses, le voir en est une autre et permet une vraie prise de conscience. Mon ptit haut que j’adore aura participé à provoquer le cancer de producteurs de coton au Texas, le suicide de fermiers en Inde, l’exploitation des ouvriers au Bangladesh, et finira certainement dans une décharge à ciel ouvert en dégageant pendant des siècles des fumées toxiques… Le choc.

Ça ne m’a plus quitté. Je n’arrêtais pas de penser à quel point c’était catastrophique… tout en continuant à profiter frénétiquement des soldes sur Mango. Parce qu’il faut du temps pour changer des habitudes enracinées depuis longtemps , et parce que, comme expliqué plus haut, tout est fait pour nous donner envie en nous ôtant toute culpabilité. Malgré tout, ces images me suivaient et ne me quittaient plus.

J’ai vu ce documentaire en fin d’année 2018. En avril 2019, j’étais prête. Fast Fashion, toi et moi, c’est fini. Malgré ces réflexions, comme je l’expliquais, il est tout à fait possible que je craque de temps en temps pour une robe, une paire de basket ou autre, parce que c’est tellement facile et parce que les enseignes de fast-fashion ont le don de proposer de la variété et des coupes originales et surtout des prix imbattables (mais à quel prix justement ?). Pour le moment, je n’ai encore rien acheté de neuf en fast fashion, mais si je le fais, je me rappellerais mes engagements, les raisons pour lesquelles je les ai pris. Ce sera uniquement occasionnel, et non plus compulsif.

Pour résumer, en ce qui concerne mon expérience propre, revoir ma manière de « consommer » des vêtements, m’a permis d’être plus en accord avec moi-même et de me sentir mieux, même si mon placard commence à avoir des courants d’air. Et guess what ? ça fait du bien au final… Un placard qui déborde de partout peut rassurer face à la terrible angoisse du « j’ai vraiment rien à me mettre », mais en vrai, on met souvent les mêmes vêtements. En moyenne, les Français ne porteraient que 30% des vêtements qu’ils achètent⁴. Les autres restent en général sagement à dormir et ne servent au final que de remplissage visuel.

Je dirais que le plus difficile en ce qui me concerne reste à gérer le besoin constant de nouveauté qui vient me chuchoter de temps en temps à l’oreille « aaaachhhhhèèèèèteee tu en as BESOIN, oui ce petit sac il te le faut, mon précieux… ».

Pour finir, je voulais citer l’article Ce que notre style dit sur nous de la bloggeuse Amma Aburam. Elle écrit en conclusion : « J’ai décidé que si le style est une expression extérieure de la confiance intérieure, je voulais qu’il exprime ma confiance dans un monde meilleur et dans un meilleur système de mode qui n’exploite pas les gens ou la planète. C’est ce que je veux que mes vêtements disent de moi. » Tout pareil.

¹ Source : Andrew Morgan, The True Cost, 2015.

² ADEME, « La Mode sans dessus-dessous », juin 2018

³ Andrew Morgan, The True Cost, 2015.

Majdouline Sbai, Une mode éthique est-elle possible?, Rue de l’échiquier, 2018.

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