Hygge : le bonheur à la danoise, une arnaque marketing ?

Avant glander, c’était pas top top. C’était devenir mou, laisser ses fesses prendre doucement la forme du canapé, être inactif, être improductif. Donc pas très sexy. Maintenant, glander, c’est « hygge » et c’est devenu hyper tendance. Mieux, on s’en vante à coup de photos Instagram. Depuis quand ne rien foutre en hiver est-il devenu terriblement hyppe ? #hygge ! Derrière ce mot à la mode se cache une philosophie de vie venue du Danemark qui aiderait à être plus heureux. Depuis 2016, le mot est partout : livres, déco, crèmes de soin, Instagram… Devenu LE sujet incontournable de la saison froide après l’épidémie de grippe, on est en droit de se demander si derrière ce mot magique, ne se cache pas le Dieu Marketing, heureux de voir ses mugs estampillés du fameux terme se vendre comme des petits pains danois.

 

Rien de neuf sous le soleil

Le Danemark est un peu le Teddy Riner en matière de bonheur : il se retrouve toujours sur le podium. Sacré pays où les gens sont les plus heureux en 2016, 2013, 2012, deuxième en 2017 et troisième en 2015. Pas mal. Et moi, comme je veux être heureuse, je me suis penchée sur leur graal, l’un des secrets de leur réussite en matière de bonheur : le hygge… Et bien je me suis vite retrouvée perplexe, emmitouflée dans mon plaid une tasse de thé fumante à la main, en lisant en quoi la tendance consistait : faire une pause avec un plaid et une tasse de thé fumante. Tout ça pour ça ? Selon Meik Wiking, THE spécialiste de la question et auteur du Livre du Hygge*, on peut le définir comme « l’art de créer de l’intimité », « être ensemble tranquillement », ou encore « réconfort de l’âme ». C’est aussi créer une ambiance tamisée, partager des moments entre amis ou en famille, lire un bon bouquin, se bourrer de gâteau et autres pâtisseries, se déconnecter. En 2016, une vingtaine de livres sont sortis pour expliquer grosso modo ce que je viens de dire en une phrase. On se foutrait pas un peu de nous ? La bonne blague de cette pratique danoise, nous vendre ce qu’on fait déjà certains week-ends ou pendant nos longues soirées d’hiver ? « Se mettre en boule sous une couverture devant votre série préférée un dimanche après-midi pluvieux, c’est hyggeligt. Savourer un verre de vin rouge en regardant une tempête faire rage dehors, c’est hyggeligt aussi. Tout comme s’asseoir tout simplement sur le bord de la fenêtre et regarder le monde avancer », explique Meik Wiking. Mais alors… je le pratique régulièrement sans le savoir ?

 

Pourquoi ça marche si bien ?

Parce que c’est tendance et hautement Instagrammable. Sur ce réseau social, on ne compte plus les gros plans sur des chaussettes en laine, sur des tasses de chocolat chaud posées nonchalamment sur un lit (attention, ça fait des tâches) à côté d’un bouquin ouvert (probablement uniquement le temps de la photo). Mais si ça marche aussi bien depuis un moment, c’est qu’il doit bien y avoir autre chose. Dans une société hyper-connectée, on a plus que besoin de souffler. Pour preuve, les retraites sans portable dans des monastères de plus en plus plébiscitées ou encore la loi sur le droit à  la déconnection entrée en vigueur depuis début 2017. Sur-sollicités par nos chers appareils, marquer une pause devient salutaire, tout comme se recentrer sur des valeurs plus saines, partager un moment avec des personnes auxquelles ont tient et surtout, sans smartphone. Comme le souligne Meik Wiking, cette pratique nous incite à vivre dans l’instant présent. Prendre le temps de se laisser envahir par l’odeur d’une pâtisserie dorant au four, la déguster au coin du feu sans rien faire d’autre que de se délecter de chaque bouchée, apprécier la douceur d’un plaid, profiter d’un jeu de société entre amis… Le hygge n’apprend pas simplement à glander, mais à être présent à sa vie, à profiter de chaque moment pleinement, même le plus insignifiant, pour en retirer une sorte de plénitude. Enlever le pilotage automatique que l’on enclenche en début de journée afin qu’elle défile plus vite, pour arrêter le temps et redonner de la valeur, de la préciosité, à chaque chose et les vivre vraiment. Finalement, c’est peut-être pour ça que hygge et bonheur sont intimement liés : il nous reconnecte à nos sensations et nous incite à savourer chaque instant. Pourtant, on ne l’a pas attendu pour s’y mettre ! Mais maintenant, il y a un mot pour décrire le fait d’apprécier les choses simples de la vie. Un mot tendance en plus. Donc déculpabilisant. Avant, on pouvait avoir quelques remords à se rouler dans un plaid et à passer sa journée à dévorer les huit saisons d’une série, à manger des gâteaux jusqu’à s’en boucher les artères. Ce n’était pas « utile », pas « productif », donc à l’encontre de la société. Au fond, cette façon de vivre danoise nous autorise à nous laisser un peu aller. Le fait de pouvoir donner un nom sur le fait de ne rien faire est extrêmement déculpabilisant. Glander est culpabilisant, « se mettre au hygge » est valorisant car on est actif, on se prend en main… Une petite nuance de vocabulaire qui fait pourtant toute la différence. C’est aussi le cas du mot « cocooning », à la différence près que ce dernier ne prend pas en compte la dimension sociale, ni celle de vivre pleinement l’instant présent. Avant que le mot ne débarque par chez nous, on le pratiquait donc déjà, mais s’il a autant de succès, c’est que dans notre société particulièrement anxiogène (attentats, dérèglement climatique, Trump, menace d’une guerre nucléaire…), on a particulièrement besoin de réconfort. C’est aussi sans doute aussi l’une des raisons pour laquelle il fait fureur aujourd’hui, alors qu’on n’en parlait pas avant. Un mot doudou, une bulle dans laquelle se protéger contre le monde extérieur, qui répond parfaitement à nos besoins pour résister à toutes ces stimulations extérieures angoissantes.

 

En vrai, le hygge, ça vient d’où ?

S’il a déferlé dans nos vies (comprendre Instagram, Twitter et Facebook) il y a un an environ, ce principe de vie n’est pas nouveau nouveau chez nos copains Danois. Le terme est apparu dans les années 1800 au Danemark ! Il ne s’agirait donc pas juste d’une propagande marketing visant à vendre toujours plus. D’ailleurs, son principe va à l’encontre de la société de consommation. Il prône les gâteaux faits maison à ceux des supermarchés, le fait de rester au chaud avec des proches plutôt que de faire une sortie shopping ou ciné, de s’emmitoufler dans un vieux pull tout moche mais ô combien confortable au lieu de porter le dernier ensemble à la mode. Le champagne n’est pas « hygge » comme le souligne Meik Wiking, mais le chocolat chaud, oui (n’en déplaise à Nicolas Feuillatte). Si les marques se le sont appropriées pour vendre des lampes, mugs ou autres plaids « hygge », c’est à l’opposé du message originel. J’ai même vu un kit spécial pour se mettre à la tendance nordique comprenant un livre, deux tasses et une bouillotte… Une bonne façon de vendre du rien ! Alors, si vous voulez vraiment vous mettre à la tendance, éteignez votre portable, résistez à l’envie de la photo postée sur Instagram, invitez des amis à faire une partie de Time’s Up le temps que votre fondant au chocolat cuise doucement au four, embaumant de sa saveur sucrée votre appartement. Et bien voilà, pas la peine de faire tout un foin finalement, ni de maltraiter son porte-monnaie…

*Aux éditions First.

 

Crédit photo : 

Kira auf der Heide

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